Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

mercredi 26 juin 2013

Le mouvement ne ment jamais

« Le mouvement ne ment jamais » disait Martha Graham (l’une des plus grandes pionnières de la danse moderne). Le mouvement. Quel beau moyen d’expression ! Lorsqu’on souffre d’un trouble alimentaire, l’identification, l’expression et la gestion des émotions est très difficile. Les sensations physiques que déclenchent les émotions provoquent souvent une tendance à s’y dissocier pour éviter de les ressentir.


     Lors de mon stage de maîtrise, j’ai eu la chance d’élaborer et d’animer un programme d’expression corporelle pour traiter les troubles alimentaires chez les adolescentes en milieu psychiatrique. Sa mission était de favoriser l’expression des émotions par l’entremise du mouvement corporel et de permettre aux participantes de retrouver un équilibre entre leurs émotions et leurs mécanismes d’adaptation. Par conséquent, les objectifs généraux du programme ont été de favoriser la prise de contact de l’adolescente avec son corps et avec son vécu émotif, à ressentir physiquement ses émotions et à développer une façon différente de gérer son homéostasie émotive.

     La danse et le rythme sont utilisés depuis des siècles pour encourager l’expression des émotions (Jeong et al., 2005). La thérapie par la danse et le mouvement (TDM) est une ramification de l’art-thérapie et ses origines remontent au XVe siècle. Elle emploie les mouvements corporels comme des symboles d’émotions, de désirs ou de conflits sur lesquels les animateurs travaillent.

     Elle suggère que le corps devienne l’outil nécessaire au cheminement psychologique et social de la personne (Alperson, 1974 cité par Blumberg & Coché, 1980; American Dance Therapy Association, 2010; Dosamantes-Beaudry, 2008 ; Duesund & Skårderud, 2003; Krantz, 1999; Sakata, Shiba, Maiya, & Tadenuma, 2004; Seide, 1986, cité par Jeong et al., 2005; Stark et al., 1989; Vaysse, 2006). Par des exercices corporels, la personne voit « qu’elle peut avoir accès à sa peine en étant plus en contact avec ses sensations physiques » (Guérin, 2007) ce qui lui permet ensuite, en raison de l’activité motrice, de travailler sur les émotions qui se sont présentées (Alperson, cité par Blumberg & Coché, 1980). Il est important de rappeler que le corps devient très anxiogène à l’adolescence dû aux changements physiologiques inhérents à cette période développementale et qu’il devient le lieu d’expression d’émotions autrement inexprimées. Non seulement la TDM permet-elle de reconnaître ses émotions à travers ses sensations physiologiques, elle permet aux participantes de se placer en état de présence à soi-même, « de reconnaître ce qui est dans l’ici et maintenant tant au niveau des sensations physiques, émotionnelles qu’en pensée » (Guérin, 2007; Vaysse, 2005). Ainsi, le travail se fait sur un corps présent, sur ce qui est ressenti sur le moment. Les adolescents ayant grandi dans des environnements anxiogènes tendent à se déconnecter de leur corps afin de se protéger. Ils ont pu associer leur corps à des situations négatives (violence, abus), ils ont peur de ressentir toute forme d’émotion et le corps devient un obstacle face à ce ressenti (Bannon, 1994). La TDM offre des moyens alternatifs de se reconnecter à son corps et de le percevoir positivement. Elle traite là où il y a problème, c’est-à-dire sur un corps déconnecté de sa vie affective, avec toutes ses composantes (sensations physiques, émotives). L’approche non verbale permet une accessibilité aux émotions différente que l’approche verbale. Le corps ne ment pas et offre donc un langage plus authentique. Certes, cela n’empêche pas les résistances, mais permet plutôt un travail indirect qui peut être perçu moins confrontant.

     Le manque d’initiative et de spontanéité, l’inhibition et l’évitement dans le comportement et au niveau de l’expression des émotions, sont rencontrés chez les patientes ayant des troubles des conduites alimentaires, des troubles dépressifs et/ou des troubles anxieux. Ces adolescentes éprouvent fréquemment des difficultés à verbaliser et à symboliser adéquatement tout ce qui a trait à leur vie émotive.  Or, la TDM s’attarde spécifiquement à  l’expression de l’émotion par le corps. À travers les différentes séances, elle permet de travailler chez les participantes leur inhibition comportementale, leur difficulté à exprimer leurs émotions, leurs problèmes interpersonnels et surtout, le rejet de leur corps (Stark et al., 1989; Vaysse, 2006). Tel que dit Bellia (2006), les animateurs pratiquant la TDM ont l’avantage de pouvoir rencontrer leurs patients « dans le même univers de code symbolique, de parler, somme toute, leur langage ».

     La TDM met l’accent sur un corps vu comme étant problématique. On traite là même où émergent les conflits. On traite le corps, par le corps. Comme on apprend à un phobique des chats à apprivoiser la bête graduellement, par ce programme, l’adolescente apprendra à apprivoiser son propre corps, pour ultimement, pouvoir s’en servir de façon adéquate à travers l’expression de ses émotions. « Notre premier ambassadeur, notre premier outil d’adaptation, c’est notre corps et, même si on ne l’a pas choisi, il faut l’accepter » (Cloutier, 2001).

(Texte tiré du rapport de stage de maîtrise : Ricard, M.-M. (2010). Programme d’expression corporelle offert à une clientèle adolescente présentant un trouble dépressif, anxieux et alimentaire, rapport de maîtrise en psychoéducation avec stage, UQO disponible à la bibliothèque de l’Université du Québec en Outaouais)

Références :

American Dance Therapy Association. (2009). What Is Dance/Movement Therapy ? récupéré le 29 juin 2010 de  http://www.adta.org/Default.aspx?pageId=378213.
 Bannon, V. (1994). Dance/Movement Therapy with Emotionally Disturbed Adolescents. “Safe Schools, Safe Students : a Collaborative Approach to Achieving Safe, Disciplined and Drug-Free Schools Conducive to Learning” Conference (pp.2-7). Maryland, Baltimore.
 Bellia, V. (2006). Le retour du soi dans le corps : la danse-thérapie dans la prise en charge plurielle de l’anorexie mentale. Dans Lesage, B. (Éd) La danse dans le processus thérapeutique. Fondements, outils et clinique en danse-thérapie, (pp.249-270). Éditions Érès.
 Blumberg, A., & COCHÉ, E. (1980). The Use of Movement in a Psychotherapy Group. American Journal of Dance Therapy, 3 (2) 56-64.
 Cloutier, R. (2001). Identité et adolescence. Dans Gagnon, A. (Éd) Démystifier les maladies mentales. Les troubles de l’enfance et de l’adolescence. (pp.57-77). Montréal : Gaëtan Morin Éditeur.
 Dosamantes-Beaudry, I. (2008). Dance/Movement Therapy. Dans Dosamantes-Beaudry, I. (Éd) Introduction to Alternative and Complementary Therapies. (pp.153-178). Haworth Press.
 Duesund, L. & Skårderud, F. (2003). Use the Body and Forget the Body : Training Anorexia Nervosa with Adapted Physical Activity. Clinical Child Psychology and Psychiatry, 8 (1), 53-72.
 Guérin, J. (2007). La place du travail psychocorporel dans le traitement des troubles alimentaires. Entre-Nous, 4-5.
 Krantz, A.M. (1999). Growing Into Her Body : Dance/Movement Therapy for Women with Eating Disorders. American Journal of Dance Therapy, 21(2) 81-103.
 Jeong, Y-J., Hong, S-C., Lee, M. S., Park, M-C., Kim, Y-K., S, C-M. (2005). Dance Movement Therapy Improves Emotional Responses and Modulates Neurohormones In Adolescents With Mild Depression. International Journal of Neuroscience, 115, 1711-1720.
 Stark, A., Aronow, S., McGeehan, T. (1989). Dance/Movement Therapy with Bulimic Patients. Dans Hornyak, L. M., Baker, E.K. (Éd) Experiential therapies for eating disorders. (pp.121-143). New York : Guilford Press.
 Sakata, M., Shiba, M., Maiya, K., & Tadenuma, M. (2004). Human Body as the Medium in Dance Movement. International Journal of Human-Computer Interaction, 17(3), 427-444.
 Vaysse, J. (2006). La danse-thérapie : Histoires, techniques, theories, L’Harmattan.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire